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Les titres de cette liste de lecture ne sont sans doute pas uniques dans le portrait qu’ils dressent de personnages ou d’espaces marginalisés, mais chacun occupe une place de choix dans le cœur de son auteur. Ils offrent un regard éclairé sur les vies qui sont menées en bordure de la société. Ils explorent les défis, les triomphes et les complexités de personnages, qui invitent tous leurs lecteurs à faire preuve d’empathie envers ces expériences si souvent négligées.
Mon ami Hamoud Saud dédie son prochain recueil, The Raven of Ruwi and Other Stories from Oman, « aux marges, aux marginaux et aux marginalisés ». L’œuvre fabuleuse de cet écrivain non conventionnel, issu des marges géographiques et théologiques du monde arabe, reflète son sentiment de vivre dans un exil intellectuel. Si le fait de ne pas se sentir chez soi dans son propre pays relève de la moralité, alors Hamoud (à l’instar d’Adorno) est un homme des plus moraux, dont les écrits regorgent de personnages qu’Edward Said aurait qualifié de marginaux : exilés, expatriés, parias, rebelles, dépossédés — ceux qui se trouvent en dehors des centres du pouvoir, ce qui habitent le hāmish, bien loin du markaz. Les titres de cette liste de lecture ne sont en aucun cas uniques dans leur description de personnages et d’espaces marginaux, mais chacun d’entre eux a pour moi autant de sens que le livre de Hamoud, que j’ai acheté sur un coup de tête un week-end à Oman (où j’ai vécu pendant trois ans) et que j’ai immédiatement eu envie de traduire.
The Bitter Orange Tree, un roman de Jokha Alharthi
Jokha, qui a gracieusement accepté de rédiger la préface du livre de Hamoud, explore la mémoire, le deuil et l’appartenance à travers les yeux de Zuhour, une étudiante omanaise vivant dans une ville britannique sans nom. Son sentiment d’aliénation au milieu d’une neige qui semble ne jamais cesser de tomber m’a ramené à ma propre première année en tant qu’étudiant étranger dans la si froide Nouvelle-Angleterre. Hantée par les souvenirs d’une grand-mère malheureuse — une marginale archétypale — et impliquée de manière malsaine dans le drame familial de sa colocataire pakistanaise, Zuhour lutte pour s’adapter à sa nouvelle vie tout en faisant face à d’intenses sentiments de regret et de nostalgie. Le roman n’est pas facile à lire car sa structure fragmentée reflète les souvenirs de Zuhour, mais le lyrisme caractéristique de Jokha et l’élégante traduction de Marilyn Booth depuis l’arabe en font une expérience très enrichissante.
Twilight in Delhi (Crépuscule à Delhi), un roman d’Ahmed Ali
Publié pour la première fois à Londres en 1940, Twilight in Delhi est un portrait de la ville au début du XXe siècle qui reste longtemps avec le lecteur. Ali y dépeint une sous-culture en déclin qui est devenue complètement marginale après la partition de l’Inde en 1947 et le plus grand transfert de population de l’histoire (qui a notamment concerné mes grands-parents). Le roman suit les tribulations d’une famille musulmane, évoquant ainsi une société disparue à travers des images si vivantes que l’on peut presque entendre l’azaan résonner dans les ruelles du Vieux Delhi : les cris frénétiques des amateurs de pigeons et de cerfs-volants, le parfum du jasmin qui fleurit la nuit, les conquêtes amoureuses des hommes libertins, les crises dans le zenana, les manoirs qui s’effondrent au même moment où la culture poétique s’écroule sous la violence écrasante de l’empire. (Lecture bonus : l’excellent ouvrage de William Dalrymple, City of Djinns – La Cité des Djinns, comprend une interview de l’auteur, alors brisé et exilé de sa Delhi bien-aimée.)
The Janissary Tree (Le Complot des Janissaires), un roman de Jason Goodwin
Un roman policier qui se déroule dans la Constantinople ottomane, un roman historique, un roman policier, un livre de cuisine turque, un thriller d’époque : je me demande souvent comment Jason Goodwin a bien pu présenter ce livre à son éditeur. Goodwin, romancier, historien et écrivain voyageur, raconte une histoire passionnante avec un protagoniste unique : Yashim, un détective eunuque et chef cuisinier rigoureux, dont la place en marge de la société lui donne accès à la politique de la cour et aux rouages du harem impérial. (Lecture bonus : Yashim Cooks Istanbul comprend de nombreuses recettes turques savoureuses tirées du roman et de ses suites.)
In Other Rooms, Other Wonders, nouvelles de Daniyal Mueenuddin
Ce qui distingue le recueil de Mueenuddin des autres fictions sud-asiatiques en anglais, souvent banales, outre son talent spectaculaire de conteur, c’est son assurance décontractée. Source d’immense satisfaction pour ce lecteur pakistano-américain, ces nouvelles ne sont pas écrites exclusivement pour le regard des Blancs. Ici, pas d’épices ni d’odeurs de cuisine, pas de bazars bondés ni d’explosions de couleurs, pas de terroristes. Juste un regard sans concession sur la vie féodale au Pakistan avec toutes ses cruautés et ses petites joies, sur des personnages tchékhoviens gravitant autour d’un grand domaine rural, et sur les liens complexes entre les élites féodales pakistanaises et les populations rurales pauvres marginalisées.
Memory for Forgetfulness (Une Mémoire pour l’Oubli) de Mahmoud Darwish
Dans ce poème en prose, habilement traduit en anglais par Ibrahim Muhawi (et en français par Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey – NdT) Mahmoud Darwish réfléchit à la guerre, à l’exil et au café pendant le siège de Beyrouth en 1982. À mi-chemin entre le mémoire et l’essai, et complètement déchirant, Memory for Forgetfulness documente une seule journée à Beyrouth sous le siège et les bombardements israéliens, en invoquant la résilience de l’esprit humain et le pouvoir du langage pour se rebeller contre la marginalisation totale. Au cœur de pages et de pages d’images sensationnelles et puissantes, deux points mineurs restent curieusement gravés dans ma mémoire : l’amour profond d’ʿAmm Mahmoud pour son café (« c’est une méditation et une plongée dans les souvenirs et l’âme »), et sa relation avec le poète pakistanais Faiz Ahmed Faiz — exilé de son pays natal, vivant à Beyrouth pendant le siège — qui fait une brève apparition, demandant aux artistes de Beyrouth de « dessiner cette guerre sur tous les murs de la ville ».
The Rebel’s Silhouette: Selected Poems, de Faiz Ahmed Faiz
Un vieux livre de poche des œuvres complètes de Faiz trône sur ma table de chevet depuis plus de vingt ans. La sélection pleine d’amour d’Agha Shahid Ali reflète la conviction de Faiz que le ghazal est un acte de défi et que l’amour est une force révolutionnaire, rendant ainsi indissociables l’être aimé issu de l’ourdou classique de la patrie et de la révolution. « Ce qui était alors nôtre, mon amour, / ne me demande pas à nouveau cet amour », déclare Faiz, car « il y a d’autres chagrins dans ce monde, / d’autres consolations que l’amour » – c’est-à-dire la révolution. Ali, qui enseignait l’écriture créative dans le Massachusetts, était lui-même poète, profondément imprégné des littératures des deux langues, il incarnait l’affirmation de Salman Rushdie selon laquelle « quelque chose peut aussi être gagné », et n’est pas toujours perdu, dans la traduction. Si l’on est tenté par le sacrilège de penser que Faiz peut être amélioré, c’est sans doute à cause de ce couplet : « Ne pars pas maintenant que tu es là — / Reste. Pour que le monde redevienne lui-même. » (Lecture supplémentaire : Ali mélange les paysages du Cachemire, autre terre marginale, et de l’Ouest américain dans A Nostalgist’s Map of America.)
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
