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Le panorama de l’effondrement des plus grandes civilisations de l’histoire présente un nombre de parallèles inquiétants avec notre présent.
Fall of Civilizations: Stories of Greatness and Decline by Paul Cooper
Harper Collins 2024
ISBN 9781335013415
[TUNIS] Au début des années 2010, un Américain ou un Européen lambda pouvait encore siroter son café du matin tout en parcourant les gros titres relatant de multiples conflits qui couvaient au loin, avant de monter dans sa voiture pour se rendre au bureau. Même si la décennie précédente avait été marquée par des occupations étrangères incompréhensibles, regroupées sous le terme de « guerre contre le terrorisme », la vie aux États-Unis restait globalement agréable et abordable. Les citoyens étaient protégés de l’instabilité par des dynamiques lointaines et rarement analysées, comme l’immense privilège d’avoir le dollar comme réserve de change mondiale. Il n’y avait apparemment aucune raison de regarder sous le tapis.
Aujourd’hui, une vague de nouveaux ouvrages tente d’expliquer la soudaine déstabilisation de notre monde. Le changement climatique et les nouvelles taxes commerciales ont fait grimper en flèche le prix du café du matin, tandis que les conflits lointains se sont multipliés, se sont rapprochés et, dans des cas comme la Syrie et le Yémen, se sont révélés être des guerres par procuration dans une lutte mondiale qui, d’année en année, devient plus flagrante. Sur le plan professionnel, les travailleurs ont dû s’adapter, acquérir de nouvelles compétences, voire devenir freelances ou nomades grâce au travail à distance, tout en surveillant l’arrivée de suites bureautiques à la technologie révolutionnaire, basées sur l’intelligence artificielle et présentées comme complémentaires à la main d’œuvre humaine, mais qui la remplacent déjà.
Ces bouleversements ont suscité une profonde angoisse, car le grand accord tacite entre les citoyens et l’État s’est effrité. Il a également donné naissance à un nouveau genre littéraire, mêlant actualité, histoire et catastrophologie analytique. Des titres tels que The Sixth Extinction, The Seneca Effect, The Long Emergency et End Times prétendent expliquer comment nous en sommes arrivés à ce que l’historien Paul Cooper appelle « l’ère de la pénombre » et comment nous pourrions faire face à cet effondrement de la société.
Un empire en dévore un autre
Dans son ouvrage Fall of Civilizations: Stories of Greatness and Decline (La chute des civilisations : histoires de grandeur et de déclin), Cooper, fasciné par les ruines et l’effet du temps qui passe, cherche à prédire comment notre civilisation prendra fin en examinant le déclin d’autres civilisations avant elle.
L’ouvrage est également un phénomène dans le monde de l’édition. Cooper, auteur de deux romans, a réussi à percer dans le monde universitaire et dans celui de l’édition en écrivant un livre dont la demande est déjà gigantesque sur les réseaux sociaux : une série de tweets viraux a donné naissance à un podcast suivi par des dizaines de millions de personnes. Allant à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle notre capacité d’attention est de plus en plus courte et ne peut être captée que par des contenus succincts, les podcasts de Cooper, qui durent plusieurs heures, consistent en des narrations pluridisciplinaires accompagnées d’une voix off méditative, qui se superposent à des archives de la disparition de grandes civilisations. Dans son livre, il s’attache à examiner les causes qui ont conduit à « l’annulation de l’avenir».
« Une ruine est un paradoxe », écrit Cooper au début de son récit résolument non européano-centré, il nous emmène de la Sumérie et de l’Assyrie à Byzance et Vijayanagara, pour conclure avec les civilisations de l’Inde et des îles de Pâques. « Chacune d’entre elles nous montre la puissance redoutable du temps, alors même qu’elle le défie. »
Cela montre également la capacité du colonialisme européen à détruire les civilisations autochtones. Être remplacé par une puissance occidentale a été le sort de Carthage, de plusieurs dynasties chinoises, de l’empire africain Songhaï et des ordres soufis arabo-africains tels que les Mahdistes du Soudan et les Sanussis de Libye. L’empire ottoman a été l’un des derniers empires non européens à survivre jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, périssant dans le tourbillon de la Première Guerre mondiale, aux côtés des empires russe et austro-hongrois.
Flâneries archéologiques
Il y a quelque chose de fascinant dans les vestiges d’une civilisation autrefois puissante mais aujourd’hui complètement oubliée. Lorsque les mercenaires grecs de Xénophon, fuyant l’armée perse en 401 avant J.-C., s’arrêtèrent pour contempler les ruines de Nimrud, celles-ci étaient déjà tombées dans l’oubli.
Le voyageur italien Cyriacus d’Ancône a inventé la flânerie archéologique en parcourant les cités antiques en ruines du Levant au début du XVe siècle, tout en documentant les changements dans son paysage psychique intérieur. Cooper apprécie également les pérégrinations parmi les décombres d’anciennes cités dont les sociétés se sont transformées en quelque chose de nouveau après que leur tissu social s’est désintégré et que leurs bâtiments sont tombés en désuétude.
Les ruines nous inspirent tout autant qu’elles nous forcent à l’humilité. Austen Layard, un jeune homme tourmenté de l’époque victorienne, s’est lancé dans une carrière d’assyriologue après avoir visité Ninive : « Le regard passe de désolation en désolation », a-t-il écrit. « Un sentiment de stupeur succède à l’émerveillement. Car rien ne vient soulager l’esprit, donner de l’espoir ou éclairer ce qui s’est passé. Ces immenses monticules d’Assyrie m’ont plus profondément impressionné, m’ont inspiré des pensées plus graves et des réflexions plus sincères que tous les temples de Balbec et théâtres d’Ionie. »
Souvent, la destruction rituelle est infligée à des villes emblématiques dans le seul but de les réduire au néant. Elam, Carthage et la ville dynastique chinoise de Luoyang ont été détruites afin de mettre fin à leurs mythes. À l’instar des Romains à Carthage, Assurbanipal a répandu du sel sur Babylone afin que rien ne puisse plus jamais pousser sur la terre de ses adversaires.
Antiquité vivante
Cooper divise son récit en trois périodes : le monde antique, le Moyen Âge et la période qu’il appelle « Quand les mondes s’entrechoquent ». Cette dernière partie couvre l’avènement de la modernité et « la grande extinction massive des sociétés humaines qui a eu lieu pendant la période coloniale… ces peuples qui ont été réduits en poussière pour faire place à la modernité ».
Cooper extrait habilement des scènes fossilisées par le temps. Des explorateurs phéniciens observent des volcans en éruption cracher des rivières de lave dans les mers sombres, la nuit au large des côtes de l’actuel Cameroun. Cette scène mystique se déroule lors d’un probable tour de l’Afrique en bateau, deux millénaires avant que l’explorateur portugais Bartolomeu Dias ne soit reconnu pour cet exploit au XVe siècle. Cooper évoque également la crainte et la peur ressenties par les habitants des côtes méditerranéennes face aux changements environnementaux qui ont entraîné l’effondrement de l’Âge de Bronze : « Une année, le ciel s’assombrit. Le soleil, d’un blanc pâle, perce à travers la brume grise. La sécheresse s’installe et les récoltes ne poussent plus. La famine commence à s’installer sur l’île et le chaos se propage, des émeutes éclatent pour se procurer de la nourriture. Partout, les gens disent que les dieux sont en colère, que le monde est en train de mourir. »
Entropie et oubli
Les empires au bord du gouffre ont recours à des moyens de défense allant du déni (digne des autruches), au repli sur soi, en passant par la construction de murs pour repousser les incursions de plus en plus fructueuses de voisins technologiquement et matériellement inférieurs. Le « mur face aux hautes terres » des Néo-Sumériens a été submergé car, malgré son caractère imposant, il manquait en fin de compte de main-d’œuvre pour le sécuriser. Des vestiges du mur d’Hadrien, datant de l’époque romaine, existent encore aujourd’hui en Angleterre, marquant les limites de la Grande-Bretagne romaine, tout comme la Grande Muraille de Chine, qui a poussé le territoire des dynasties Han jusque dans le désert du Taklamakan, dominé par les nomades.
Les empires au bord du gouffre vont trop loin, perdent leur crédibilité et voient émerger des rivaux internes. Ils sont rongés par l’hédonisme et une inflation galopante. Une fois qu’ils commencent à payer leurs voisins gênants au lieu de les écraser, leur fin est proche. Est-ce que cela vous rappelle quelque chose ?
Lorsque le chaos s’installe, le point de bascule peut être provoqué par un certain nombre de facteurs, des catastrophes environnementales à l’acquisition de technologies supérieures par des rivaux. En général, plus l’empire est complexe, plus il lui est difficile de se remettre d’un revers important. Mais il n’y a jamais une seule raison à un phénomène aussi complexe que l’effondrement d’un empire.
Le chaos de la transition
Un signe révélateur du caractère apocalyptique de notre époque est la brève guerre qui vient d’opposer, le temps d’un week-end, deux puissances nucléaires, alors qu’elles luttaient pour se faire une place parmi le délire quotidien des informations de l’administration Trump, le conflit presque oublié qui oppose depuis trois ans la Russie et l’Ukraine, le nettoyage ethnique normalisé qui se déroule à Gaza, ou encore le fait que les roquettes qui traversent régulièrement la mer Rouge ont fermé la principale voie maritime commerciale du monde. Les politologues Michael Hardt et Sandro Mezaddra qualifient cette situation de « régime de guerre émergent », tandis que Joshua Craze identifie « le capitalisme d’enclave » comme un régime d’extraction établi dans les États défaillants à la suite de l’effondrement du droit international.
Les États-Unis ont accumulé bien des caractéristiques d’un empire moribond : une dette insoutenable (au sens propre), une économie vidée de sa substance, une armée qui essuie échec sur échec et une population apathique, incapable d’imaginer comment rendre à l’Amérique sa grandeur d’antan. La seule chose dans laquelle les États-Unis excellent encore, c’est imaginer leur propre déclin, Hollywood a fourni une panoplie d’outils visuels plus complète que n’importe quel autre empire de l’histoire pour dépeindre un avenir post-apocalyptique.
« Si une période de privations et de violence nous attend vraiment, chacun doit se demander ce que nous pouvons préserver. », conclut Cooper. « Mais aussi, ce que nous pouvons laisser derrière nous. »
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

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