Sudan Retold : trois peintres pour trois façons de voir une patrie brisée

Hazim Alhussain, « Emotional duality »

24 OCTOBER 2025 • By Jacob Wirtschafter

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Trois peintres soudanais transforment le déplacement en art. A Doha, leur œuvre pose la question suivante : comment peindre sa patrie alors qu’elle brûle ?

« Le Soudan traverse une période très sombre », déclare Khalid Albaih. « Toute bonne nouvelle où le Soudan est mis en lumière, particulièrement à travers l’art, a une grande importance. Les gens se sentent oubliés. L’art nous rappelle à tous que nous sommes toujours là. »

Khalid Albaih, caricaturiste politique soudanais et défenseur des droits humains connu pour sa plateforme mondiale, Khartoon.
Khalid Albaih, caricaturiste politique soudanais et défenseur des droits humains connu pour sa plateforme mondiale, Khartoon.

Sudan Retold (le Soudan revisité) est le nom de l’exposition et du livre co-dirigés par Albaih et la chercheuse Larissa-Diana Fuhrmann, l’inauguration a eu lieu à la galerie Alhosh de Doha dans le cadre de la conférence Seeing Sudan (Voir le Soudan) de l’université de Georgetown au Qatar, où des universitaires et des artistes se sont penchés sur la question de savoir qui définit la culture d’une nation en temps de guerre.

Le projet est né de la quête d’appartenance d’Albaih. En 2019, ses collaborateurs et lui ont publié un livre rassemblant les œuvres de trente et un artistes soudanais. « Il y avait tellement d’histoires orales sur le Soudan qui ne nous avaient jamais été enseignées », déclare-t-il. « Si vous n’êtes pas universitaire, il est difficile de les trouver, surtout pour les enfants de la diaspora. Je voulais en savoir plus, et je voulais que la prochaine génération en sache plus. »


Sudan Retold, dirigé par Larissa-Diana Fuhrmann et Khalid Albaih.
Sudan Retold, dirigé par Larissa-Diana Fuhrmann et Khalid Albaih.

La nouvelle édition du livre, produite par la Fondation Almas Art en collaboration avec le Centre d’Études Internationales et Régionales de Georgetown, transpose ce projet dans un espace d’exposition. Trois grandes peintures de Hazim Alhussain, Waleed Mohammed et Yasmeen Abdullah occupent le centre de la salle, entourées d’estampes, de photographies et de textiles. Pourtant, lors du vernissage, ce sont par leur absence que les artistes ont brillé.

« Ceux qui manquent à l’appel, ce sont les artistes », constate la co-commissaire Larissa-Diana Fuhrmann. « Presque aucun d’entre eux n’est présent. Si leurs œuvres peuvent voyager, eux, ne le peuvent pas. Ils sont pris au piège. » La plupart des contributeurs restent au Soudan ou dans les pays voisins en tant que réfugiés ou demandeurs d’asile soumis à des restrictions strictes en matière de visas. Leurs œuvres sont arrivées à Doha grâce à des expéditions antérieures ou à des reproductions numériques.

Les travailleurs soudanais, eux, font partie du tissu social du Golfe depuis le boom pétrolier des années 1970, lorsque des enseignants, des ingénieurs et des médecins se sont installés en Arabie saoudite, au Koweït, aux Émirats arabes unis et au Qatar. Cette migration s’est fortement accélérée après le début de la guerre civile au Soudan en avril 2023, les familles fuyant la violence pour rejoindre des proches qui travaillaient déjà dans la région. Le Qatar accueille aujourd’hui environ 60 000 Soudanais, l’une des plus grandes communautés d’expatriés venus du Soudan dans le Golfe.

Lors du vernissage, beaucoup d’entre eux ont rempli la galerie, leur nombre a surpris les organisateurs. La plupart de ces Soudanais assistaient à leur première exposition. Ils ont découvert une tentative de récupérer ce que la guerre détruit : les archives historiques elles-mêmes, ainsi qu’une version du Soudan que les Soudanais reconnaissent comme la leur, plutôt que celle qui a été écrite pour eux.


Hazim Alhussain ‘Emotional duality’ (2023)
Hazim Alhussain, « Emotional duality » dans , 2023 (avec l’aimable autorisation de l’Alhosh Gallery).

Hazim Alhussain : Peindre les parallèles du temps

Hazim Alhussain travaille là où l’histoire profonde rencontre la vie quotidienne. Cofondateur du Khaish Studio, un studio géré par des artistes à Khartoum, il vit à Doha depuis plus de dix ans, ce qui fait suffisamment longtemps pour devenir une figure connue de la scène artistique de la ville. Le conservateur Abdelrahiem (Rahiem) Shaddad le qualifie de « peintre phénoménal » dont le projet est centré sur « les temps parallèles, ou les existences parallèles au sein d’un même instant ».

« Son idée est que notre histoire existe dans notre moment présent. Mais comment exactement existe-t-elle ? », interroge Shaddad. « Si vous prenez Khartoum avant la guerre, sur Africa Street, le boulevard le plus chic, vous verriez une voiture de luxe rouler à côté d’une charrette tirée par un âne sur la même route. Cette coexistence de contradictions, c’est le Soudan. Et je pense que c’est ce que Hazim essaie toujours de montrer : que tout existe en même temps. »

Fuhrmann a suivi son parcours depuis le début de leur collaboration à Khartoum. « Nous nous sommes rencontrés en 2013 ou 2014 et avons commencé à peindre des fresques murales dans toute la ville. Nous avons organisé des ateliers pour aider les peintres à passer du papier et de la toile aux murs. » Ce qui l’attire dans son travail, c’est la façon dont il intègre délibérément la mémoire ancienne dans sa peinture, remontant aux royaumes de Kouch et de Méroé, que la plupart des gens ne connaissent pas.

Ses toiles de Doha illustrent clairement cet argument. Les pharaons côtoient les vélos. Des mains anciennes touchent les écrans d’ordinateurs portables. Pour Shaddad, la peinture d’un pharaon devant un ordinateur portable revêt une signification urgente. « Nous devons faire face à des questions ultra-contemporaines : les algorithmes, les big data, la manière dont les réseaux sociaux créent une culture mondiale. Quand je regarde cette peinture, je vois sa façon de dire : restez fidèle à votre culture, même lorsque vous vivez dans ce village mondial.»


Hazim Alhussain ‘It's only a matter of time’ (2023)
Hazim Alhussain, « It’s only a matter of time », 2023 (avec l’aimble autorisation de l’Alhosh Gallery).

Albaih souligne la dimension politique inhérente à cette image. « C’est de l’histoire et des faits. Il y a 200 pyramides au Soudan, ce sont donc beaucoup plus d’édifices qui n’ont pas encore été découverts et étudiés par rapport aux études d’égyptologie. »

Selon lui, cette suppression n’était pas accidentelle. « L’égyptologie incluait autrefois les études nubiennes. Puis la révolution mahdiste a mis fin aux passages vers le Soudan, mettant ainsi un terme aux recherches sur la Nubie. » Après cela, ce fut le vol pur et simple. « Un explorateur italien a fait exploser le sommet de 200 pyramides parce que les pyramides soudanaises avaient des capuchons en or. Il les a vendus en Europe. Les Européens ne croyaient pas que cela venait d’Afrique. »

Les combinaisons peintes par Hazim remettent en question cette incrédulité à travers une expérience mentale. Et si la continuité n’avait pas été coupée ? Et si l’ancienne civilisation avait continué sans interruption ? Les couleurs renforcent ces liens. Fuhrmann a remarqué que les murs de l’installation de Doha correspondaient par hasard à la palette de Hazim. « Nous avons peint les murs, le jaune correspond au jaune du livre, le bleu correspond au bleu », a-t-elle déclaré. Albaih a souligné la résonance plus profonde : « Le premier drapeau du Soudan était jaune et bleu. »


Waleed Mohammed ‘!’ (2023)
Waleed Mohammed, « ! », 2023 (avec l’aimable autorisation de l’Alhosh Gallery).

Waleed Mohammed : Peindre les fractures 

Si Hazim peint la continuité, Waleed Mohammed peint la fracture. Né en 2000, il est l’un des plus jeunes artistes soudanais à avoir acquis une reconnaissance internationale, après avoir obtenu son diplôme avec mention à l’Université des Sciences et Technologies du Soudan en 2023.

Shaddad est le conservateur qui travaille avec lui depuis le plus longtemps. « Il a été l’un des premiers artistes soudanais avec lesquels j’ai signé un contrat, au début de l’année 2021. » Connu pour recréer des photographies d’archives provenant de studios soudanais des années 1960 et 1980, Waleed explore ce qu’il appelle « l’illusion d’être lié à des souvenirs dont nous n’avons jamais fait partie ».

« Le projet de Waleed porte sur l’histoire personnelle », explique Shaddad. « Il se penche sur ses propres archives familiales, ses photographies, ses souvenirs personnels. Et à travers cela, il crée un lien avec de nombreuses personnes qui ont vécu des expériences similaires. »


Waleed Mohammed ‘B.W.C.B.N. 03’ (2024) 99 x 127 am Acrylic and cotton on canvas 2024
Waleed Mohammed, « B.W.C.B.N. 03 », acrylique et coton sur toile, 99 x 127, 2024 (avec l’aimable autorisation de l’Alhosh Gallery).

Avant la guerre, Waleed possédait ce que Shaddad décrit comme « un magnifique studio à Khartoum, qui était également un lieu de rencontre pour d’autres artistes. Il l’a perdu dès le premier jour de la guerre. Il n’a jamais pu y retourner. » Sa série actuelle, Echoes of the Studio, commémore cet espace perdu.

« Les peintures sont basées sur d’anciens portraits réalisés en studio, des personnes posant pour des photographies. Mais il les transforme avec des couleurs contemporaines : verts, jaunes, rouges. Et les visages sont délibérément déformés, recousus, abîmés », explique Shaddad. « Il s’agit de la façon dont la mémoire elle-même est endommagée, dont les photographies se détériorent avec le temps. Il montre ces dommages directement sur la toile.»

Ce choix artistique documente une perte plus large. Albaih fait le lien avec ce que les gens voient aujourd’hui sur leurs téléphones. « Nous avons tous perdu des photos de famille, des albums, des vidéos de mariage. Regardez les images de maisons détruites et vous verrez des photos éparpillées sur le sol. Le sable a effacé les visages et les détails. »

Le parallèle est réalisé avec exactitude.

« Ce que vous voyez dans ces vidéos est identique à ce que vous voyez dans ses peintures. »

Waleed travaille désormais depuis sa chambre à Nairobi, où Shaddad s’est également installé après que la guerre a détruit sa galerie Downtown Gallery. Les portraits refusent les visages nets. Ils occupent l’espace où le deuil privé devient une documentation collective.


Yasmeen Abdullah ‘Soul’s dusk’ (2025) 50cm x 50cm
Yasmeen Abdullah, « Soul’s dusk », huile sur toile, 50cmx50cm, 2025 (avec l’aimable autorisation de l’Alhosh Gallery).

Yasmeen Abdullah : Inventer une langue visuelle

Yasmeen Abdullah répond à ce deuil par une langue inventée de toute pièce. Diplômée de l’Université des Sciences et Technologies du Soudan, toutes ses œuvres d’art des cinq dernières années s’inspirent de la poésie de Mahmoud Darwish. Elle vit aujourd’hui à Amman après avoir fui le Soudan alors qu’elle était enceinte de huit mois, elle incarne le déplacement qui traverse l’exposition.

« Yasmeen est une artiste phénoménale », déclare Shaddad. « Elle a lancé une tendance que personne n’avait explorée avant elle. » Cette tendance consiste à créer ce qu’il appelle une iconographie personnelle. « En tant que conservateurs, chercheurs et critiques culturels, nous sommes toujours à la recherche d’iconographies. Des symboles récurrents qui représentent quelque chose de commun à une culture. Yasmeen a créé les siens. »

Son approche s’inspire de la poésie, mais se traduit en codes visuels. « Elle peignait des femmes aux cheveux longs et décidait de leur signification. Elle contrôlait le sens de ses propres symboles. »

Pendant la révolution soudanaise de 2019, elle a utilisé les couleurs de manière symbolique : le blanc pour les partisans de la révolution, le noir pour les dissidents, le rouge pour les effusions de sang.

Elle a participé à la campagne « Blue for Sudan » (Du bleu pour le Soudan) qui s’est répandue dans le monde entier après que les forces de sécurité soudanaises, sous le Conseil militaire de transition, ont tué plus de 100 manifestants à Khartoum en juin 2019, c’est alors que la couleur bleue est devenue un symbole de deuil collectif et de courage. « Aujourd’hui, après six ou sept ans, elle n’a même plus besoin de l’expliquer », a fait remarquer Shaddad. « Les personnes qui suivent son travail ont mémorisé sa langue visuelle. S’ils voient un sol en damier, une femme aux cheveux longs, un homme tenant une pomme, ils savent déjà ce que cela signifie dans l’œuvre de Yasmeen. »

Pour Shaddad, cela représente un élément crucial de l’indépendance artistique. « C’est tellement beau, car cela montre que l’on peut créer son propre sens. On n’est pas obligé de suivre ce que Picasso a fait de la pomme, ou ce que d’autres artistes en ont fait. On peut créer son propre langage, ses propres codes. »


Yasmeen Abdullah ‘The stranger’s mirror’ 2025 50cm x 50cm
Yasmeen Abdullah, « The Stranger’s Mirror », huile sur toile, 50x50cm, 2025 (avec l’aimable autorisation de l’Alhosh Gallery).

Mille visages, un lieu

Le sentiment de sauver quelque chose a imprégné la soirée d’ouverture. Shaddad apprécie que, dans la galerie, le lieu où les conversations commencent est le mur de droite, avec la grille d’Abu Shakim représentant un millier de visages soudanais. Cela donne le ton pour tout ce qui suit.

« J’aime beaucoup le fait que l’exposition commence par la photographie d’Abu Shakim », déclare-t-il. « Il s’agit littéralement d’un millier de visages soudanais. Ce projet traite de l’individualité, mais aussi de l’idée que nous appartenons tous à un même endroit. »

Pour Shaddad, qui a passé sept ans à « essayer de trouver ma propre version du Soudan, une version à laquelle je peux m’identifier, à laquelle j’appartiens, que je peux aimer », la grille de photos pose une question fondamentale sur la gouvernance et l’identité. « Pendant longtemps, peut-être même à l’origine de tous les problèmes du Soudan, la manière de gouverner du régime a consisté à essayer de nous mettre tous dans le même panier. Mais nous ne sommes pas tous pareils. Nous ne cessons de dire que le Soudan est très divers, alors pourquoi forçons-nous tout le monde à être pareil ? »

Le passage des photographies aux peintures donne la réponse. « Des couleurs différentes, des supports différents, des histoires différentes, des thèmes différents », note Shaddad. « Et cela parce que le Soudan est un pays immense et que son peuple est magnifique. »

La guerre a soulevé des questions plus profondes sur l’identité soudanaise, auxquelles l’exposition tente de répondre. « Le Soudan est à la fois africain et arabe. Nous ne sommes pas seulement doubles, nous sommes multiethniques, multi-identitaires », explique Shaddad. Il remarque que les artistes soudanais qui se sont retrouvés en Afrique de l’Est après la guerre « entament la conversation en parlant de “l’identité africaine du Soudan”. Et cela en dit long. »

Pour lui, Sudan Retold représente plus qu’un effort de préservation culturelle. « C’est une exposition sur l’imagination. Elle montre comment différents artistes et créateurs réinventent le Soudan. C’est pour cela qu’elle s’appelle Retold (revisité – NdT). Elle s’éloigne de l’histoire écrite pour se plonger dans l’histoire orale, dans ce que nous pensons être le Soudan. »

C’est à Berlin que le matériel de l’exposition a quitté l’emprise de la page écrite pour la première fois. La pandémie, le coup d’État et la guerre ont remodelé le projet et donné naissance à ce que Fuhrmann appelle « l’édition une et demie », un mélange du premier volume épuisé et de nouvelles œuvres. L’exposition a pu avoir lieu parce que les œuvres originales ont survécu, et ce pour une raison simple. « La seule raison pour laquelle certaines ont survécu, c’est parce que la pandémie a frappé et que j’avais ramené des œuvres chez moi en Allemagne », raconte Fuhrmann. Lorsqu’elle a envoyé des photos pour la préparation de Doha, « un artiste m’a dit : “Je pensais que ces peintures avaient brûlé dans ma maison à Omdurman” ».

Albaih expose clairement la logique du projet. « Nous avons publié le livre en 2019. Nous avons dû censurer certaines œuvres, car le livre devait atteindre le public soudanais. » Le livre voyage là où les gens ne peuvent pas aller. La salle fait ce que les livres ne peuvent pas faire. Elle rassemble une ville. Elle permet à ceux qui sont étrangers ici d’avoir l’impression de vivre, comme le dit un message, « comme s’ils rentraient chez eux l’espace d’un instant ».

Fuhrmann a appelé cela « un moment vivant ». Shaddad a appelé cela de la reconnaissance. Al-Ganim, fondateur de la galerie Alhosh, a appelé cela une communauté. Pour lui, l’exposition s’inscrit dans la continuité d’un long travail avec des artistes soudanais. « Il s’agit de garder ces voix vivantes. »

Après Doha, Sudan Retold s’est déplacé à la Almas Art Foundation à Londres, où l’exposition restera ouverte jusqu’au 14 décembre 2025 (du lundi au samedi, de 11 h à 18 h).

Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

Jacob Wirtschafter

Jacob Wirtschafter is a journalist based in Istanbul who writes on culture, politics, and the Middle East. He lived and reported from Cairo in the aftermath of the Arab Spring. His work has appeared in Moment Magazine and Monocle, as well as in outlets including The Washington Times and USA Today.

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