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Ce mois-ci, Souseh répond à une mère sans enfant au sein d’une famille recomposée.
Chère Souseh,
J’ai la quarantaine et je me suis mariée pour la première fois il y a quelques années. Mon mari, qui est plus âgé, a un enfant issu d’un précédent mariage, un adolescent qui a des besoins particuliers. J’ai été accueillie à bras ouverts dans leur famille et leur foyer, et non seulement j’aime mon partenaire, mais je l’apprécie et le respecte. J’ai développé ma propre relation avec son fils, qui comporte ses défis mais aussi ses récompenses. Nous sommes devenus très proches. Ce n’est pourtant pas de cela que je veux parler, mais plutôt du fait que je n’arrive pas à me débarrasser de cette tristesse de ne pas avoir d’enfants à moi. J’ai toujours rêvé d’être mère, et même si je me suis mariée tard, j’ai toujours gardé, en moi, ce secret espoir. Mais la vie en a décidé autrement, principalement à cause de mon âge. Je n’ai pas pu concevoir naturellement et nous n’avons pas les moyens financiers de recourir à une procréation médicalement assistée. Mon mari s’est fait à la situation, je lui ai dit que moi aussi, mais ce n’est pas vraiment le cas. Je réalise que je ne serai finalement pas mère. J’ai du mal à trouver un équilibre entre le chagrin profond que me cause cette réalité et la gratitude pour ce que j’ai construit par ailleurs.
Avez-vous des conseils à me donner pour m’aider à surmonter cette épreuve ?
Signé,
En deuil d’un enfant qui n’a jamais existé

Chère En deuil d’un enfant qui n’a jamais existé,
Je me rappelle avoir lu, il y a plusieurs années, une interview de l’écrivain Vladimir Nabokov, dans laquelle il décrit comment, chaque fois qu’il choisit un nouvel endroit où vivre, il entend le monstrueux grondement d’un tremblement de terre, le glissement de tous les autres endroits, de toutes les autres vies non choisies. Je ne retrouve plus cette interview, mais cette image est restée gravée dans mon esprit, et je m’y réfère souvent. Il existe de nombreuses métaphores sur les choix qui déterminent notre vie, généralement liées à des bifurcations, aux chemins que nous avons empruntés et à ceux que nous n’avons pas pris. Elles situent l’idée du choix dans l’espace : chaque choix modifie non seulement la trajectoire, mais aussi le paysage de notre voyage. La métaphore de Nabokov, également située dans l’espace, utilise l’idée du paysage pour illustrer les conséquences du choix. Mais elle m’est restée en mémoire parce que, contrairement aux routes de Robert Frost qui divergent tranquillement dans un bois jaune, la métaphore de Nabokov capture la nature tectonique et bouleversante de ces choix qui nous transforment. Un continent entier s’enfonce dans l’océan, une montagne s’élève à partir d’une plaine, une mer envahit un endroit sans eau auparavant. Notre monde dans son intégralité est remodelé. Et souvent, cela semble tout aussi violent qu’un séisme.
J’ai toujours rêvé d’être mère, et même si je me suis mariée tard, j’ai toujours gardé, en moi, ce secret espoir.
Cela vaut également, voire surtout, pour les choix que nous ne faisons pas par nous-mêmes. C’est ainsi que se déroule la majeure partie de notre vie : dans les interventions de la vie elle-même. L’état de nos finances, notre âge, la géographie, la situation politique, nos obligations, nos capacités physiques, les opportunités qui se présentent à nous, voire la chance elle-même, tous ces éléments définissent les circonstances de notre vie bien plus que nos choix actifs. Chaque fois que nous nous heurtons à l’une de ces limites, chaque fois qu’elles nous plongent dans un nouveau monde qui n’est pas le nôtre, nous devons faire face au chagrin qui en résulte. Car bien sûr, vous êtes en deuil. Vous pleurez le monde dont vous vous sentez exilée, l’avenir que vous espériez mais que vous ne pouvez atteindre.
Alors, comment faire le deuil du rêve de ce que nous pensions devenir ? Et comment pouvons-nous accepter et honorer ce chagrin sans le laisser gâcher l’avenir qui nous attend ? Je pense qu’il est utile de commencer par analyser ce sentiment dans ses différents éléments constitutifs. Car il me semble que ce chagrin concerne deux choses étroitement liées, mais néanmoins différentes. Premièrement, vous pleurez l’enfant que vous espériez avoir. Deuxièmement, vous pleurez le fait que, comme vous le dites, vous « ne serez finalement jamais mère ».
Cette douleur si particulière de ne pas avoir d’enfant alors que vous en vouliez réside dans le fait que le temps lui-même vous rappelle non pas tant l’absence de l’enfant que sa présence attendue. Ce que je veux dire, c’est que lorsque l’on pleure la perte d’une personne en particulier, celle-ci laisse derrière elle un vide très précis. Nous savons exactement qui et ce que nous avons perdu, notre chagrin a des contours précis, il est lié aux sens et à la mémoire, et il nous ramène sans cesse à des moments précis du passé. Mais vous, vous pleurez la perte d’une idée. Pas un enfant en particulier, mais la perspective d’en avoir un. C’est un chagrin beaucoup plus informe, qui ne se situe nulle part, une sorte de brume diffuse qui atténue les couleurs et les contours du présent et obscurcit les plaisirs de l’avenir. Il peut se former autour de n’importe quoi, à tout moment. Il n’est pas lié à des dates ou à des anniversaires spécifiques, il n’y a pas de jours que votre entourage peut anticiper comme étant plus difficiles que d’autres, des jours où ils pourraient se réunir auprès de vous, ou penser à vous appeler, ou vous aider à commémorer la ou le disparu. Votre chagrin est toujours intime, toujours impénétrable de l’extérieur, il se manifeste toujours de manière inattendue. Mais il est utile de pouvoir le nommer. De pouvoir en parler, ou de faire appel à d’autres pour vous aider à faire votre deuil. Alors, vers qui pouvez-vous vous tourner ? Votre mari n’est peut-être pas la personne la plus appropriée pour vous réconforter dans ce cas, pour plusieurs raisons différentes. Mais je dirais que c’est principalement parce que c’est un homme.
En tant que femmes, nous apprenons et comprenons d’abord notre identité sexuelle comme le potentiel de notre corps à créer la vie. On nous enseigne, de manière implicite et explicite, que notre corps a été conçu, voire créé, dans le but explicite de porter des enfants. Les femmes qui ne peuvent pas concevoir décrivent souvent le sentiment d’être « moins femmes ». Et même les femmes qui ne veulent pas d’enfants se retrouvent parfois soudainement et inexplicablement en deuil du fait qu’elles ont dépassé l’âge de pouvoir porter un enfant — il existe une pulsion animale et biologique si puissante dans notre corps qu’elle peut parfois brouiller, voire obscurcir, notre désir conscient. En ce qui nous concerne, il existe un scénario ancien dont il semble presque obscène de s’écarter. Il s’agit d’un chagrin très particulier, et je vous encourage vivement à trouver d’autres femmes avec qui vous pourriez en parler. Il est utile de pouvoir en discuter, d’entrer en contact avec d’autres femmes qui ont été confrontées à ce sentiment. La manière dont les autres gèrent et analysent leurs propres déceptions n’est pas seulement un baume pour notre propre cœur, c’est aussi une occasion d’apprendre. Cela nous donne la possibilité d’imaginer d’autres moyens de traverser cette période sombre, des moyens auxquels nous n’aurions peut-être pas pensé au départ.
Par ailleurs, l’autre partie de votre chagrin est celle de ne pas être mère. Si je dis qu’il s’agit de deux chagrins distincts, c’est parce qu’être mère n’est pas toujours lié au fait d’avoir ou non un enfant. Une femme qui donne son enfant à la naissance pour qu’il soit adopté est-elle une mère ? Elle a certes donné naissance à un enfant, mais elle a choisi de renoncer à son rôle de mère. À l’inverse, une femme qui adopte un enfant n’est-elle pas une mère ? Qu’en est-il d’une femme qui agit en tant que mère porteuse pour l’enfant d’une autre personne ? Qu’en est-il d’une femme qui conçoit un enfant avec un ovule provenant d’une donneuse ? Qu’est-ce qu’être mère ? Est-ce porter un enfant avec son propre corps et son propre matériel biologique ? Ou est-ce l’éducation qui suit ? L’engagement que l’on prend d’élever et de prendre soin de quelqu’un ?
Je comprends tout à fait que vous aviez une certaine idée de la maternité, celle qui semble si simple, si facile et si courante. Se retrouver enceinte un jour, porter un enfant que l’on sent grandir à l’intérieur de soi, créer un lien avec cet enfant avant même de savoir à quoi il ressemble. Choisir ses vêtements, aménager un espace pour lui dans votre maison, préparer son arrivée et vivre l’expérience de la naissance. Et puis, une fois qu’il est là, le regarder grandir, identifier les traits qu’il a hérités de vous ou des membres de votre famille, ceux qu’il a hérités de votre mari et des membres de sa famille, et ceux qui lui sont propres et uniques. Vous avez le droit de vouloir toutes ces choses et de pleurer leur absence. Votre chagrin est justifié. On nous répète sans cesse qu’il n’y a pas d’amour plus fort que celui d’un enfant, qu’il n’y a pas de sentiment plus fort que celui de donner la vie, qu’on est exempte de toute une gamme d’émotions jusqu’à ce qu’on ait un enfant et qu’on puisse enfin comprendre. C’est un scénario si courant que les femmes qui ne vivent pas immédiatement ces choses — cette connexion instantanée avec leur enfant, cet épanouissement total dans la maternité, cet amour inconditionnel et ce bonheur — en viennent à se sentir incomplètes et déficientes d’une certaine manière. Vous pleurez donc l’idée traditionnelle de la maternité, ce à quoi vous pensiez qu’elle ressemblerait, car c’est ce qu’on vous a enseigné. Mais la réalité est toujours beaucoup plus désordonnée et complexe.
Car je voudrais vous rappeler, très gentiment, que vous êtes, de fait, une mère. Le fils de votre mari est votre fils, même si sa mère biologique est toujours présente quelque part. Ayant des besoins particuliers, il a encore plus besoin d’amour et d’attention, d’une étreinte chaleureuse d’une famille plus grande. Il ressort clairement de votre lettre que vous l’aimez profondément et que vous entretenez une relation étroite avec lui. Cependant, peut-être n’avez-vous pas encore pleinement accepté, ou ne vous êtes-vous pas encore autorisée à accepter, votre rôle de mère ? Je ne veux pas dire que vous n’avez pas choisi de l’accepter lui, mais plutôt que vous devez vous accepter vous-même en tant que mère. Acceptez que la maternité ne ressemble pas à ce que vous imaginiez : le paysage qui vous entoure vous semble étranger à première vue, mais vous êtes quand même arrivée au but que vous vous étiez fixé. Alors, pleurez l’enfant que vous pensiez avoir, pleurez la maternité telle que vous l’imaginiez. Mais ne laissez pas cela vous empêcher de voir l’enfant que vous avez, ni de vous voir comme la mère que vous êtes.
Traduit par Marion Beauchamp-Levet