Échapper au « cafard » — Sur la mélancolie et le noir

"Tarakkom," mixed media, 2025 (created by the Tarakkom Collective, Damascus)

5 DECEMBER 2025 • By Jordan Elgrably, Mohammad Rabie

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Le noir est moins un genre qu’une lentille : une façon de voir le monde — et en particulier le monde d’aujourd’hui — à travers l’ombre et la fumée.

Nous sommes tous, à un moment ou à un autre, confrontés au noir, à des humeurs sombres et à l’aliénation, à la limite de la dépression. Les Français ont une expression pour désigner cet état d’esprit négatif : « le cafard ». Quand on dit « j’ai le cafard », cela revient à dire « j’ai le blues », sauf que le sentiment est en fait très sombre, comme si l’on essayait de garder la tête hors de l’eau dans un puits sans fond. Quand on se trouve dans cet état, le monde peut sembler être un espace petit et confiné, un peu comme la pièce dans la célèbre œuvre de Sartre, Huis clos.

Il va sans dire qu’il peut être difficile d’échapper au cafard, de se ramener vers la lumière. À vrai dire, aucun d’entre nous ne tire profit des sentiments sombres de mélancolie ou de dépression dans notre vie quotidienne, et pourtant, dans le monde littéraire, il existe un culte autour de cela, presque comme si pour écrire sérieusement, ou pour être pris au sérieux, il fallait être sombre et triste. Dans cet éditorial, j’aimerais explorer ce que signifie endurer la mélancolie, lutter contre le cafard pour ainsi dire, en me penchant sur ce qu’un certain nombre d’écrivains ont dit à ce sujet. Mais avant cela, je dois avouer qu’en tant que jeune écrivain vivant à Paris dans un studio au cinquième étage sans ascenseur, j’étais heureux dans le temps gris, humide et froid — la grisaille — caractéristique de la capitale française, malgré son surnom de « Ville Lumière ». « Sérieux » et « sincère » sont les adjectifs que j’utiliserais aujourd’hui pour décrire le jeune homme que j’étais à vingt ans. Être d’humeur mélancolique semblait être mon quotidien, en parfaite adéquation avec le soleil caché et les visages souvent mornes de mes compatriotes parisiens. En fait, je suis certain que je croyais à l’époque que la mélancolie était l’état d’esprit nécessaire à un artiste ou à un écrivain au travail, à tel point que lorsque j’ai interviewé James Baldwin, je lui ai demandé (dans le contexte de sa vie de lutte en tant qu’écrivain afro-américain qui a combattu le racisme américain et qui a dû faire face aux assassinats de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, Jr.) : « Avez-vous trouvé difficile d’écrire à cette époque, ou travaillez-vous mieux dans l’angoisse ? »

Sa réponse :

Personne ne travaille mieux dans l’angoisse, c’est une incroyable prétention littéraire. Je ne pensais pas pouvoir écrire du tout. Je n’en voyais pas l’intérêt. J’étais blessé…Je ne peux même pas en parler. Je ne savais pas comment continuer, je ne voyais pas clairement la voie à suivre.

Au moment où j’ai eu ces conversations avec Baldwin (il y en a eu plusieurs, qui ont été regroupées en une seule interview dans The Paris Review), lorsqu’il m’a détrompé sur l’idée que le blues était le meilleur ami de l’écrivain, j’avais 24 ans. On pourrait penser que j’aurais changé d’avis et accepté la mélancolie comme une nécessité créative, mais je suis ensuite allé parler à Milan Kundera et Paul Bowles, tous deux influencés par Franz Kafka, nihiliste de l’absurde. De plus, Kundera était un disciple virtuel du maître polonais Witold Gombrowicz, auteur du roman classique et sombre Ferdydurke, tandis que Bowles défendait l’œuvre de Mohamed Choukri, en particulier son roman tragique Le Pain nu (For Bread Alone dans la traduction anglaise de Bowles).

Mais l’autre jour, j’ai entendu le romancier marocain Tahar Ben Jelloun déclarer, dans un podcast intitulé Le remède à la mélancolie, qu’il était « du côté de la lumière ». Auparavant, Ben Jelloun s’était déclaré fan de l’œuvre de Mohamed Choukri et avait même écrit lui-même quelques romans très sombres, dont Corruption (dont j’ai fait la critique dans sa traduction anglaise) et Cette aveuglante absence de lumière. Dans sa conversation avec l’animatrice du podcast Eva Bester, Ben Jelloun a poursuivi en disant qu’il considérait la mélancolie de la même manière que la nostalgie, comme quelque chose de presque sentimental, à éviter. « La mélancolie est une défaite, une sorte de retrait, une sorte de tristesse Je l’évite. Quand quelqu’un est mélancolique, j’essaie de le faire rire ou danser pour le sortir de cet état de tristesse, qui n’est pas seulement de la tristesse, mais une sorte de retrait du monde. »

Dans le même podcast, le regretté romancier français Philippe Sollers a déclaré : « Le bonheur est un acte de courage », et a vivement critiqué l’idée selon laquelle la mélancolie serait la meilleure amie de l’écrivain. « Je suis résolument hostile à la mélancolie », a-t-il affirmé, avant de citer le poète français Lautréamont :

Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la malveillance par la gentillesse, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, la sophistique par le calme et la fierté par la modestie.

Je me rends compte aujourd’hui que j’ai beaucoup changé depuis que j’ai vécu à Paris et interviewé tant de romanciers sérieux. À l’époque, j’étais pratiquement obsédé par ce qu’on pourrait appeler la fiction gothique, notamment La Faim de Knut Hamsen, Crime et châtiment de Dostoïevski et Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Je ne portais que des vêtements noirs ou gris onyx, et je plaisantais rarement, voire ne souriais presque jamais. Comme je l’ai mentionné plus haut, j’étais sérieux, déterminé à devenir un écrivain sérieux. Pour avoir de la profondeur, il fallait se confronter à son moi intérieur, qui était inévitablement conflictuel, contradictoire et voué à vous rendre maussade.

Aujourd’hui, en revanche, je suis toujours à la recherche de la lumière. Je ris facilement et je plaisante souvent. Je comprends la confession de Jimmy Baldwin selon laquelle l’angoisse, la douleur et le blues ne sont pas la recette pour pouvoir écrire de manière profonde. Cela vient après le cafard, beaucoup plus tard, lorsque vous vous êtes échappé du puits et que vous êtes remonté vers la lumière.

 

Si le cafard ne me rend plus visite avec la même intensité que dans ma jeunesse, les histoires noires continuent de retenir mon attention. Et le paradoxe ici est frappant : le mot français « noir » se traduit par « black », mais avec une légère modification de prononciation, lorsqu’il est adapté en arabe, il devient « nawwar », qui signifie « ce qui rayonne beaucoup de lumière ». Il s’agit moins d’un genre que d’une lentille, d’une façon de voir le monde à travers l’ombre et la fumée, où chaque personnage est complice de quelque chose. La moralité s’estompe, la vérité est insaisissable et chaque choix est douloureux. Le genre s’exprime à travers des dialogues laconiques et des silences, tournant toujours autour des questions de culpabilité, de destin, de désir, de trahison, de corruption, de fatalisme et du prix de la survie. Dans le noir, l’obscurité n’est pas seulement autour de nous, elle est en nous.

À l’image d’un récit noir, le monde d’aujourd’hui semble de plus en plus absurde et nihiliste. Chaque matin, nous sommes confrontés à des images et des vidéos troublantes qui mettent en évidence le génocide à Gaza, une tragédie qui dure depuis plus de deux ans, parallèlement au conflit qui s’éternise en Ukraine. Pendant ce temps, nous lisons les déclarations de dirigeants et d’hommes politiques de droite dont les opinions sont étonnamment extrêmes. Ce qui est vraiment alarmant, c’est qu’ils semblent avoir collectivement perdu la tête, infectant le monde comme un éternuement soudain qui propage la contagion. Cela est souligné par une avalanche d’informations concernant les progrès significatifs réalisés dans le domaine de l’armement mondial, à commencer par les drones capables de lancer des frappes meurtrières n’importe où et n’importe quand, et par les algorithmes et l’intelligence artificielle, qui permettent de surveiller en permanence nos vies.

Toutes ces informations nous parviennent par le biais d’écrans addictifs que nous tenons dans nos mains ou posons sur nos tables, et qui nous fournissent des informations (et des désinformations) avec une précision, une qualité et une rapidité remarquables. Au cours de notre vie quotidienne, nous sommes souvent témoins d’événements tragiques quelques instants après qu’ils se soient produits, ce qui nous donne l’impression de les vivre nous-mêmes. De nos jours, de nombreux désaccords dégénèrent en conflits et de nombreux problèmes tournent à la tragédie. En conséquence, les sentiments d’incertitude et d’anxiété sont en hausse et la polarisation s’accentue chaque jour.

Dans ce contexte, nous avons jugé opportun, pour le dernier numéro de 2025, de choisir le thème NOIR afin d’aborder non seulement le crime et le châtiment, mais aussi la corruption en col blanc et toute une série de situations sombres ou difficiles. Par exemple, dans notre article central « Un poème non écrit », Omar Khalifah raconte l’histoire d’un lecteur palestinien à New York qui apprend soudainement la mort mystérieuse d’une connaissance qui partageait son admiration pour le poète palestinien Mahmoud Darwish. Dans « Tuesday », Majd Aburrub raconte l’histoire d’un Palestinien dans les territoires occupés, coincé dans sa voiture à un poste de contrôle israélien sous une chaleur étouffante (l’attente pour passer de l’autre côté est insupportable). Dans la nouvelle « A Never-Ending Day », extraite du roman de Mohab Aref et traduite de l’arabe par Lina Mounzer, un petit délinquant nommé Magdy subit une série de circonstances à la fois violentes et absurdes. Dans « Tahmina », une nouvelle d’Abdollah Nazari, traduite du persan par Salar Abdoh, la protagoniste, après avoir passé toute sa vie à fuir — la guerre, l’exil et les difficultés financières — ne peut toujours pas s’arrêter. Toujours en provenance d’Iran, le thriller de Jafar Panahi, récompensé par la Palme d’or, est critiqué ici par Alex Demynenko dans « Ce n’était qu’un accident : une histoire de vengeance obsédante ».

Dans « A Bomb for Personal Use », extrait du roman arabe éponyme de Mirna Al-Mahdi et traduit en anglais par Rana Asfour, ce thriller réaliste teinté de noir entremêle plusieurs perspectives pour explorer l’exil, l’identité, la résistance et le coût humain de la guerre. Un extrait du roman de Saïd Khatibi, The End of the Sahara, commence quant à lui à raconter l’histoire de la fin du socialisme en Algérie, près d’un an avant la chute du mur de Berlin. Et nous vous présentons l’intense poète kurde Bejar Matur, qui partage quatre poèmes tirés de son recueil, How Abraham Abandoned Me.

La prison mène-t-elle à l’écriture ? « Même si vous n’êtes pas écrivain au départ, vous commencez à écrire en prison pour survivre », observe feu Ngugi wa Thiong’o, qui a rédigé la préface d’une nouvelle anthologie, Imprisoning a Revolution: Writings from Egypt’s Incarcerated, critiquée par Rebecca Ruth Gould dans « The Price of Freedom: Prison Writings from Post-Revolutionary Egypt ». Toujours dans NOIR, Melis Aker, originaire de Turquie et vivant à Londres, explore dans sa méditation « Éloge de la pénombre : notes d’une ville grise » les questions de lumière et d’ombres, et se rend compte que « là d’où je viens, ce qui est invisible est considéré comme le plus vrai et le plus beau de tout ».

Dans « Noir en col blanc : comment John Roberts a corrompu la Cour suprême des États-Unis », Stephen Rohde critique un nouveau livre de Lisa Graves qui raconte comment des juges républicains extrémistes ont sapé la Constitution, menaçant la démocratie sur laquelle les États-Unis ont été fondés. Dans « L’État pharmakon : une république en ruines, un rituel de retour », l’écrivain Robert Bociaga, basé à Damas, évoque une exposition artistique composée d’œuvres inspirées par les traumatismes, un art qui interroge la Syrie et le monde entier : que se passe-t-il après l’effondrement ? L’artiste mise à l’honneur dans ce numéro NOIR, Ala Younis, une Koweïtienne d’origine palestinienne basée à Amman, a appris que dans le Golfe, les bâtiments étaient démolis et reconstruits selon des cycles de 20 ans, en raison des conditions météorologiques défavorables. Ces cycles de 20 ans ont fasciné l’artiste, et une rétrospective de son travail sur 20 ans est actuellement présentée, sujet de l’essai d’Arie Amaya-Akkerman, « Ala Younis : architectures ambiguës à Abu Dhabi ».

Nous terminons ce numéro par une sélection de lectures recommandées dans « 10 romans noirs à ne pas manquer », ainsi que « 10 films noirs du monde arabe, d’Iran et de Turquie ». Quelles sont vos histoires noires préférées ?

 

Traduit de l’anglais par Maï Taffin

NOIR NOIR
Jordan Elgrably

Jordan Elgrably is an American, French, and Moroccan writer and translator. His stories and creative nonfiction have appeared in many anthologies and reviews, including Apulée, Salmagundi, and the Paris Review. Editor-in-chief and founder of The Markaz Review, he is the cofounder and... Read more

Mohammad Rabie

Mohammad Rabie is a writer and editor, born in Cairo in 1978. He has published four novels in Arabic, Kawkab Anbar, Year of the Dragon, Otared and History of the Gods of Egypt. Otared appears in an English translation by Robin Moger, which was nominated for... Read more

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1 thought on “Escaping the “Cockroach”—On Melancholy and Noir”

  1. So this is a definition of “Noir”…seen through the lenses of various writers, artists and other creative people, a view of a world that sinking in extremism and racist, nationalistic violence, or American style…it’s all about the money and real estate deals devised by the T’s golf partners who are suddenly members of powerful war cabinets.
    “What’s truly alarming is that it seems as though they have collectively lost their minds — infecting the world like a sudden sneeze that spreads contagion.” …..in your words, Jordan.
    I don’t think Poutin plays golf, nor is he sneezing. He is leading a process that I believe will bring us to a third world war against the Europe that has reclaimed countries that were unwilling members of the Soviet empire. In the world of politics, it is a virus that may become more powerful every day, as others, the objects or victims of the virus, become weaker. It is not a sudden sneeze. This is why France and Germany are talking about re-instating compulsory military service. Sérieux.

    Or is it an inside job, the torment that some believe necessary to write? Why don’t you ask your writers? And thank you for a positive evening here in Paris, not Noir. There was light on our faces and in our words. Because here, we are allowed to express ourselves. And I believe it is an inside job. To write creative short stories, poems, theatre pieces, song lyrics and so on, the Noir, the emotional torment, is a huge motivating factor, I believe, such as obsessive love for a partner….”don’t you love her as she’s walking out the door…” Do you know who sang it? I do.

    But that Noir is not a motivating factor for a journalist writing a news piece, or a longer feature piece. Because torment or depression isolates us from the world around us. It puts up a transparent wall that allows us to see people, things and situations in the real world with which we are not interacting. I know this, yes indeed.

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