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Une journaliste syrienne, issue de la minorité alaouite au pouvoir sous le régime des Assad, se retourne contre son père, sa famille et son clan, pour devenir une femme indépendante.
Defiance: A Memoir of Awakening, Rebellion, and Survival in Syria, de Loubna Mrie
Penguin Random House 2026
ISBN 9781984880000
Le premier acte de défiance de Loubna Mrie a été de refuser d’embrasser le tissu, une tradition de la foi alaouite, lors d’une cérémonie dans un sanctuaire chiite. Il était imprégné de sueur et de salive. « Ça sentait la chaussette », se souvient-elle dans la scène d’ouverture de ses mémoires qui viennent de paraître. Dans Defiance : A Memoir of Awakening, Rebellion, and Survival in Syria, Mrie raconte en détail son éveil politique au cœur de la révolution syrienne. Avec une honnêteté cinglante, elle écrit sur la révolution et la manière dont le régime s’immisce jusque dans les relations les plus intimes. Marie décrit avec force comment elle a grandi dans l’ombre de son père, un puissant homme d’affaires et allié du régime d’Assad, qui brandissait son héritage, sa « werteh », en échange de sa loyauté.

Après avoir surpris son père en train d’avoir des relations sexuelles avec une fillette de 12 ans, Mrie retourne vivre chez sa mère. Révoltée par les actes de son père, elle multiplie les excuses pour ne plus le voir. C’est à la même époque qu’elle commence à voir des images des manifestations contre la corruption économique en Tunisie à la télévision, et bien qu’elle ne se soit jamais beaucoup intéressée à la politique, elle est vite fascinée par les révolutions arabes, d’abord en Tunisie, puis en Égypte, en Libye et dans d’autres pays de la région. Lorsque la thawra atteint la Syrie, elle rejoint les manifestants dans la rue, tout en étant parfaitement consciente de ce que cela pourrait lui coûter.
« Toute ma vie, on m’avait appris à retenir et suivre les consignes, à y obéir, ce qui était essentiel pour être une bonne femme, une bonne fille et une bonne Syrienne », écrit-elle, en réfléchissant à l’urgence qu’elle a ressentie le jour de sa première manifestation. « Ma décision d’y participer n’était pas motivée par des convictions politiques, cet aspect m’était encore largement opaque, mais par le désir de remettre en question cette obéissance profondément ancrée en moi et de mieux me comprendre moi-même. »
De nombreux auteurs syriens, tels que Kassem Eid et Marwan Hisham, ont rédigé leurs propres mémoires des premiers jours de la révolution, mais le point de vue de Mrie est unique en ce qu’elle le met en parallèle avec son enfance à Jableh, une ville alaouite qui constituait un bastion du régime syrien. Alors que certains auteurs pourraient être tentés de minimiser leurs liens avec le régime d’Assad, Mrie n’hésite pas à mettre en lumière la manière dont le régime s’était imposé dans chaque aspect de la vie des gens, en les soumettant à un lavage de cerveau et en les menaçant pour les contraindre à l’obéissance. Son parcours personnel témoigne de la capacité d’une personne à changer d’avis et rend compte du prix à payer quand on le fait.
Le point de vue de Mrie en tant que jeune femme fait aussi de Defiance un ouvrage unique, car elle y établit des liens entre le régime et le système patriarcal qui le soutient. « Une femme “bien”, comme tout autre Syrien marginalisé, se doit de respecter les règles et de ne jamais remettre en question ni défier le pouvoir en place », écrit-elle dans sa réflexion sur la façon dont de nombreuses femmes de sa famille ont également enduré les humiliations et les mauvais traitements de son père. Pourtant, lorsque ce dernier apprend qu’elle est devenue activiste et la déshérite, ce sont des proches parentes qui la supplient de se réconcilier avec lui. « En échange d’une soumission totale, on nous fait croire que ces autorités — nos pères, nos maris, nos dictateurs — garantiront notre sécurité. »
Même s’il serait facile d’idéaliser les souvenirs des débuts de la révolution, Mrie n’hésite pas à en décrire les imperfections. Parallèlement à l’ivresse d’entendre sa voix s’élever au milieu de la foule et à l’effervescence d’apprendre rapidement le métier de journaliste, elle raconte comment les débats sur le choix de fuir le pays ou d’y rester ont divisé des groupes d’amis et conduit à de douloureuses ruptures. « Il m’a fallu des années pour comprendre que, sous la pression, sous la peur de mourir exécuté, torturé, bombardé, les gens peuvent libérer le monstre qu’ils ont passé la majeure partie de leur vie à réprimer », écrit-elle quand elle repense à l’une de ses propres amitiés brisées. « Je ne savais pas, alors, que presque tous les mariages, toutes les amitiés que je voyais s’épanouir autour de nous à Damas à cette époque allaient mourir. » Ce genre d’observations confère à Defiance un sentiment d’intimité unique, qui permet de mettre à nu la manière dont la politique façonne les interactions les plus personnelles.
Lorsque Mrie fait ses valises pour la Turquie, elle montre au lecteur à quel point il est compliqué de quitter la Syrie. Elle n’a pas d’argent pour soudoyer le régime, ce qui signifie que la seule solution qu’elle a de sortir du territoire est de passer clandestinement à travers les zones contrôlées par l’opposition. Une rencontre manquée de peu avec un chef de l’ASL qui la soupçonne d’être une espionne du régime l’incite à enregistrer une vidéo pour prouver sa loyauté envers la révolution. Une fois en Turquie, tout cela la rattrape : lorsqu’elle tente d’appeler sa mère pour lui faire savoir qu’elle est arrivée à bon port, elle ne parvient pas à la joindre. Quelques jours plus tard, son pire cauchemar devient réalité : sa mère a disparu.
La douleur de perdre sa mère est amplifiée par les absurdités de sa vie d’exilée syrienne à Istanbul. Une scène particulièrement mémorable survient lorsqu’elle participe à un atelier sur la désobéissance civile destiné aux militants syriens et qu’on lui demande de couper une orange en deux avec un militant kurde dans le but d’illustrer la coexistence pacifique. « Alors que cet homme kurde et moi mangeons nos bouts d’orange, en nous chuchotant à quel point tout cela est ridicule, la femme qui anime la session nous observe de loin, souriante et satisfaite, prenant de temps à autre des photos qui, je suppose, visent à rassurer les donateurs sur le bon déroulement de leur mission de sauvetage de la Syrie », écrit-elle avec un humour caractéristique, aussi perspicace que cinglant. C’est un point de vue rare et bienvenu sur l’hypocrisie des dizaines de milliers de dollars qui ont été injectés dans des ateliers similaires à destination de la « société civile » à travers la Turquie et au nom de la Syrie, car tandis que les Syriens dans le pays mouraient de faim, de riches exilés discutaient de l’avenir du pays à distance. Des exemples comme ceux-ci offrent un aperçu d’une sorte de complexe industriel de la société civile qui est souvent présent mais rarement abordé — et presque jamais du point de vue syrien.
Malgré l’exhaustivité de ce tableau politique, ce sont les scènes intimes et privées qui ressortent le plus.
Pourtant, ce sont ces mêmes ateliers qui lui fournissent les contacts dont elle a besoin pour retourner en Syrie, cette fois en tant que journaliste. À travers le viseur de son appareil photo, elle tente de capturer la Syrie dont elle a toujours rêvé, celle qui incarne les slogans qu’elle et ses camarades scandaient autrefois dans les rues. Lorsqu’elle est témoin de pillages et d’actes de violence, elle choisit de les ignorer. « J’enfouis les histoires de voyous, les cachant non seulement à ma conscience, mais aussi à mon appareil photo », note-t-elle, quand elle essaie de comprendre cette impulsion d’ignorer les aspects moins flatteurs de la révolution. « Je repars en Turquie avec des disques durs qui ne reflètent que ce que je veux voir : des interviews et des reportages sur les conseils locaux, les commandants rebelles qui protègent les files d’attente pour le pain, les salles de classe où les élèves ne sont plus obligés de mémoriser les discours du président et ceux de son père décédé depuis longtemps, les policiers qui ont fait défection et se portent désormais volontaires pour veiller à ce que le pays ne sombre pas dans le chaos. » Des années plus tard, c’est la juxtaposition de ces deux récits qui fait de Defiance un compte rendu de la révolution riche et nuancé, tant des rêves que nourrissaient les gens que des réalités auxquelles ils ont été confrontés.

Comme beaucoup de journalistes au début de la guerre, Mrie fait des allers-retours entre la Turquie et la Syrie. « Je me rends compte, d’une manière ou d’une autre, que je préfère toujours cet endroit à la Turquie », écrit-elle. « Là-bas, dans une atmosphère normale et stable, mon agitation intérieure semblait déplacée. Ici, ma vie intérieure et ma vie extérieure ne font qu’un. » Elle documente la vie dans des villes comme Alep, les nuits passées entourée de commandants rebelles, de journalistes et de militants, qui lui rappellent les premiers jours de la révolution. Cependant, à chaque retour, elle constate plus clairement la présence croissante de combattants étrangers, les premiers signes de la montée en puissance de l’État islamique et une recrudescence des meurtres et des enlèvements, autant d’éléments qui font peser sur elle et ses proches de nouvelles menaces.
Pourtant, elle a du mal à accepter l’idée de partir, elle refuse d’être comme ces politiciens d’Istanbul qui « sont loin de la Syrie depuis si longtemps que lorsqu’ils en parlent, on a l’impression qu’ils décrivent un tout autre endroit — un pays qui a évolué sans eux, un pays qui n’existe plus que dans leur imagination après des années d’exil ».
À son arrivée aux États-Unis, Mrie se retrouve à étudier la photographie avec des gens qui ne sauraient probablement pas situer la Syrie sur une carte. Éloignée de ses camarades de classe, elle se surprend à consulter obsessionnellement les informations sur son téléphone. « Il est plus facile de mentir que d’essayer d’expliquer le tremblement incontrôlable de mes mains lorsque mon téléphone vibre », écrit-elle. « C’est mon seul lien avec le pays que j’ai laissé derrière moi. » Pour Mrie, et tant d’autres de la région qui ont dû partir, c’est la réalité déchirante et tristement familière à laquelle il faut faire face : faire leur deuil de loin, tandis que leur monde continue de brûler.
Defiance est une exploration poignante qui oscille entre des scènes familiales intimes et le contexte politique plus large. Malgré l’exhaustivité de ce tableau politique, ce sont ces scènes intimes et privées qui ressortent le plus. Par exemple, Mrie évoque avec nuance et sensibilité son histoire d’amour naissante avec Peter Kassig, un infirmier américain, sa relation complexe avec sa sœur, et, bien sûr, sa mère. Tout au long du livre, Mrie prend conscience que c’est sa mère qui les a encouragées, elle et sa sœur, à « élargir leurs horizons », en leur donnant discrètement les outils nécessaires pour devenir indépendantes et leur permettre de faire des choix, si elles souhaitaient s’engager dans cette voie. Pour Mrie, c’est là l’acte de défi ultime. Sans cela, son propre parcours vers la liberté n’aurait probablement jamais vu le jour.
Lire Defiance à un moment où la Syrie est à nouveau aux prises avec son avenir est une expérience surréaliste. L’expérience de Mrie, en tant que membre d’une minorité religieuse ayant participé à la révolution, est précieuse : elle partage le contexte et les raisons pour lesquelles les alaouites se sont historiquement sentis persécutés, sans éluder la manière dont ils ont utilisé cette peur pour justifier un régime tyrannique. Alors que Mrie a elle-même travaillé comme journaliste — d’abord en tant que journaliste citoyenne documentant la révolution et vendant ses images à divers médias, puis en tant que photographe en mission pour Reuters —, elle a accès à une histoire que peu de journalistes étrangers peuvent raconter : l’expérience de grandir dans la Syrie d’Assad, le lavage de cerveau inévitable que cela implique et comment il peut être renforcé subtilement et explicitement par les dynamiques familiales, le temps qu’il faut pour s’en libérer en remettant constamment en question le discours dominant, même lorsque ce n’est pas toujours pratique, ou sûr, de le faire.
Pour autant, ce récit autobiographique aurait peut-être gagné à proposer une critique plus approfondie du monde du journalisme occidental. Les journalistes locaux sont souvent contraints de prendre des risques inimaginables, ce qui entraîne la mort d’innombrables professionnels des médias, comme on l’a vu en Syrie et en Palestine. Bien que Mrie aborde de nombreux sujets, j’aurais aimé la voir plus agressive sur la couverture médiatique du Moyen-Orient par les médias traditionnels occidentaux, en particulier sur la manière dont ces points de vue dominent les médias grand public et sont de plus en plus connus pour occulter la vérité.
L’un des aspects les plus agréables du livre est que Mrie n’a pas peur de montrer ses failles, elle décrit des nuits d’ivresse et des disputes avec des amis et des amants que d’autres pourraient passer sous silence ou choisir d’omettre. En tant que femme arabe, la lecture de ces scènes était tout simplement fantastique. Trop souvent, on nous dit de nous autocensurer et de ne partager que des histoires qui correspondent à ce que l’on attend de nous, et de présenter une façade de perfection soignée qui semble malhonnête et nettement moins intéressante que nos vérités. Le choix de Mrie d’inclure ces scènes m’a semblé être un acte de défi en soi, ouvrant la voie à d’autres pour qu’elles puissent faire de même.
Le plus remarquable reste toutefois cet épilogue que l’autrice dit n’avoir jamais pensé écrire. Cinq ans se sont écoulés depuis la dernière scène du livre, cinq ans durant lesquels, comme beaucoup d’entre nous, elle a tenté de prendre ses distances avec la Syrie et de passer à autre chose. Elle est admise dans un centre de désintoxication à New York pour soigner son alcoolisme lorsqu’elle apprend que l’opposition syrienne avance sur Damas et entend les rumeurs selon lesquelles le régime pourrait être en péril. Elle refuse d’y croire, jusqu’à ce qu’elle découvre que son père, l’homme qui avait autrefois pouvoir de vie et de mort sur elle, est en prison, à peine vivant, et que les membres de sa famille qui l’avaient rejetée ont changé d’allégeances politiques pour se rallier à ceux qui sont désormais au pouvoir.
« Si beaucoup affirment que les Printemps arabes ont été un échec politique parce que les anciens dictateurs ont été remplacés par de nouveaux, ils ont néanmoins réussi à insuffler en beaucoup d’entre nous une véritable foi dans le pouvoir du changement et la conviction que nous ne devons jamais laisser nos oppresseurs nous réduire au silence au nom de l’ordre et de la protection », écrit-elle en conclusion. « Aujourd’hui, je connais tant d’hommes et de femmes dont la vie a été transformée par cette révélation. Certains ont fait leur coming out. D’autres ont quitté leur mari. D’autres encore ont changé de carrière et se sont consacrés à leurs passions, plutôt que de suivre l’avenir que leurs familles voulaient pour eux. Tant de femmes que je connais se sont rebellées contre leur père, comme je l’ai fait, fermement convaincues de leur propre pouvoir et de leur liberté. »
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

